Le Dr Bienveillant existe, je l’ai rencontré

Entre la fin de mon emploi salarié et le début du DIU, je disposais de quelques semaines de libres. Cela faisait des mois que j’avais démarré les lectures de remise à niveau mais la solitude et la virtualité de ce travail purement abstrait commençaient à me peser.

Un besoin irrésistible de me frotter au concret eu raison de ma timidité et, quelques coups de fil plus tard, je me retrouvai propulsé stagiaire du Dr Bienveillant : une affiche en salle d’attente, une blouse blanche pour me donner un statut (même si je ne suis pas trop déglingué, un médecin stagiaire de 56 ans ça peut surprendre), un siège élimé calé entre l’armoire et la porte d’entrée, un iPad sur les genoux, c’était parti. Au programme de ce stage sauvage : observation et discussions hors CS.

Lui 30 ans qu’il exerce, moi 30 ans que j’ai fait autre chose, lui accueillant un stagiaire pour la première fois, moi n’ayant jamais aimé les professeurs, lui ayant fait le tour de la médecine mais pas des gens, moi ayant fait le tour ni de l’un ni de l’autre, cela risquait d’être intéressant.

Et je dois dire que je n’ai pas été déçu. Je n’imaginais pas que le Dr B. puisse être un mauvais médecin, je ne savais pas que j’allais trouver un praticien aussi accompli, encore moins que j’allais en comprendre autant sur la relation médecin patient et sur son rôle central dans la pratique de la médecine générale.

L’inscription dans le temps

Avec un patient déjà connu, chacune de ses consultations commence de la même manière : par un rappel de la précédente, de ce qui s’y est décidé, pourquoi, un point sur comment les choses ont évolué, ce qui devait être fait, sur le suivi du traitement et souvent par un bref échange à propos de la femme, du père ou la fille qu’on a vu récemment. Ce n’est qu’à partir de là qu’on entre dans le motif de consultation du jour. La fin de consultation fixant les prochains jalons – examen complémentaire ou consultation spécialisée, prochain RV fixe ou conditionnel.

J’ai cru au début que le point chronologique à haute voie m’était destiné, mais non. C’est une pratique systématique du Dr B. Clairement elle le met en phase avec son patient – on a quasi l’impression de les voir entrain de se synchroniser – et lui montre (au patient) que l’intérêt se porte au-delà de la consultation du jour. Elle manifeste une attention patente pour la personne et son contexte, son histoire et pas seulement pour le motif du jour ou la pathologie. Elle inscrit la relation avec ses patients dans le temps et la consultation du jour comme un épisode d’une histoire. Et ce n’est que dans le cadre de cette histoire que l’épisode trouve son sens.

Nous avons beaucoup échangé sur cette notion de l’inscription de son travail dans la durée, essentielle dans la pratique du Dr B. Je l’ai comparée à la sensation que j’ai souvent eue en voyage, quand la vision d’une ville, d’un pays, d’une culture se construit par touches successives qui s’additionnent, jour après jour, sans qu’aucune de ces touches ne se suffise, sans que la somme en fasse un tableau achevé.

J’ai eu l’impression, en découvrant la bienveillance avec laquelle le Dr B. accueillait chacun.e de ses patients.es que c’est cela qui le motivait encore, au-delà des actes médicaux proprement dits : ajouter une touche, une page à leur histoire et avec beaucoup de pudeur, y participer un peu, les aider à la poursuivre. J’ai pu observer, comprendre, ressentir que sans cet intérêt bienveillant pour ses visiteurs il y a bien longtemps que son intérêt pour la pratique se serait émoussé. J’ai pu percevoir et comprendre que c’est bien là que se situe l’essence du métier de médecin généraliste.

Jamais la routine ne l’emporte sur la vigilance

On pourrait imaginer, à la visite mensuelle, bimestrielle ou trimestrielle pour des renouvellements de traitement de patients suivis depuis très longtemps qu’une routine s’installe et fasse le job. Il y en a bien un peu de la routine, mais de manière assez impressionnante, la vigilance est là, à chaque fois éveillée avec une obsession : ne pas rater un signe nouveau ou significatif au milieu de consultations qui parfois peuvent paraître monotones. Tiens Monsieur Hypertendu que j’ausculte aujourd’hui a un souffle carotidien qu’il n’avait pas la dernière fois, tiens Monsieur Diabétype2 a un petit trouble de repolarisation sur son ECG, on va faire une scintigraphie (et découvrir une ischémie silencieuse), tiens Jeune tousseur fiévreux siffle un peu, on va programmer à froid un bilan asthmatique. Rien d’extraordinaire mais juste une vigilance qui non seulement ne s’émousse pas mais qui, consciemment entretenue, participe à la confiance accordée par les patients, finit par détecter un certain nombre de problèmes et manifeste une attention sincère envers ses visiteurs.

Une attention bienveillante

A aucun moment je n’ai entendu le Dr B. dire du mal ou se plaindre de ses patients. Au moment ou je finis d’écrire ce billet, un médecin bien connu des réseaux sociaux tente de lancer le hashtag #PayeTonCabinet, version symétrique du fameux récent #PayeTonUterus. C’est amusant parce que je suis justement choqué par nombre de tweets de médecins qui se plaignent de leurs patients et que le lancement de ce hashtag en est une véritable caricature. Je peux bien comprendre que les gens soient pénibles parfois. Être ferme et ne pas accéder à certaines de leurs demandes n’empêche pas de les considérer avec bienveillance. Je me trompe peut-être mais je serais très surpris de voir le Dr B. participer à cette mauvaise plaisanterie.

Cette attention aux patients, à la relation qui se développe avec eux et de l’importance de la qualité de cette relation n’est pas le fruit du hasard. Elle est consciente, construite. J’ai été frappé par la jeune Carla, 20 ans, présentant un syndrome post traumatique non résolu et dont le besoin de pouvoir faire confiance à son médecin semble aussi important que sa vigilance vis à vis de celui qui ne l’écoute pas. Avant le RV, le Dr B. me raconte son histoire et me dit que ce dont elle a besoin avant tout c’est qu’on la prenne au sérieux. Elle a un “colon fonctionnel”, des crises de panique (notamment au moment des examens à la fac), ce genre de choses. Pendant tout l’entretien l’écoute (des deux côtés) est intense, les échanges denses. On sent effectivement quelqu’un de fragile, un peu électrique. Quand vient le moment de faire le point sur son RV chez le psy conseillé, réponse : “il a rigolé quand je lui ai dit ce que j’avais, je suis pas prête d’y retourner”. Bingo. Le respect bienveillant est manifestement plus efficace et il a fallu toute l’expérience du docteur B pour la convaincre d’y retourner à nouveau avec une lettre reprécisant le contexte.

Le tutoiement pour la confiance

Le Dr B. tutoie presque tous ses patients et les appelle par leur prénom (il ne tutoie pas les nouveaux la première fois. Je ne sais pas à quel moment cela bascule..). Sont-ce ses origines anglo-saxonnes qui rendent le tutoiement peu distinct du vouvoiement ? C’est ce qu’il prétexte. Je n’en suis pas si sûr. Passée ma première surprise de voir Marcel et Nina, 88 et 91 ans, tutoyés aussi naturellement que les jeunes mamans qu’il a connues petites, il m’est devenu évident que cette manière de s’adresser aux gens jouait un rôle important dans la relation qui se développait.

Au-delà de la qualité des décisions médicales – et nous avons affaire à un expert – ce tutoiement participe je trouve à la construction de la relation de confiance. Je perçois le message transmis comme ceci :  “en te tutoyant je me rapproche de toi et je te propose qu’on se rapproche. J’entre un peu dans ton histoire et elle devient un peu la mienne. Je ne serai pas invasif mais si tu m’en donnes la permission, je serai là et je pourrai mieux t’aider. Je ne pourrai pas me défausser si je te tutoie car même si je ne deviens pas ton ami, par cette proximité avec toi, je me mouillerai.”

J’ai tendance à penser que ce tutoiement de rigueur outre la confiance renforce l’autorité : “attention, il faut que tu m’écoutes. Si je te dis qu’il faut faire ce doppler carotidien ce n’est pas pour faire quelque chose ou pour meubler la conversation, c’est parce que je pense qu’il le faut, pour te protéger. Je ne te parle pas du haut de mon savoir mais de la proximité de l’intérêt que je te porte à toi en tant que personne.“

Rien de paternaliste là-dedans, bien au contraire. D’ailleurs un certain nombre de patients le tutoient également et l’appellent par son prénom.

Protéger.

Un mot revenu souvent dans les consultations : “je dois te protéger, il faut qu’on protège ton coeur, tes artères”… Ne signifie t-il pas tout simplement, comme le tutoiement : “je tiens à toi”.

Je n’ai bien entendu pas appris que cela dans ces quelques journées où j’ai eu le privilège de partager la vie en consultation du Dr B. Beaucoup de “vraie” médecine aussi mais ça n’est pas le sujet. J’ai beaucoup apprécié de voir défiler tous ces gens qui venaient partager un moment de leur vie, en confiance, sachant être écouté, sachant se livrer avec leurs mots, leur gestes, leurs attentes, leurs histoires toutes différentes. J’ai compris que j’allais bientôt exercer un métier humainement passionnant. J’ai eu confirmation que l’attitude bienveillante qui me semblait une nécessité de ce métier était la bonne, la seule possible. J’en ai rencontré un modèle.

Merci Dr B.

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3 réflexions au sujet de « Le Dr Bienveillant existe, je l’ai rencontré »

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