Sans tous mes sentiments

exuberanceIl y a les patients détestables, les patients adorables,
Il y a les patients désagréables, les patients hautains, les patients amicaux,
Il y a les enfants souriants, espiègles,
Il y a les enfants insupportables,
Il y a les enfants qui souffrent,
Il y a les beaux, les belles, les moches, les déglingués,
Il y a les fous attachants, les fous rigolos, les fous pathétiques,
Il y a les situations sociales désespérantes, les situations médicales sordides,
Il y a les maltraités, les bien traités,
Il y a les situations à pleurer, les gens qui pleurent, ceux qui rient à nouveau,
Il y a les vieux méchants, les vieux magnifiques, les jeunes vieux,
Il y a toutes les variétés possibles entre ces “il y a”, toute cette diversité de femmes, d’hommes, de corps, de personnalités, d’origines, d’histoires, de détresses, d’angoisses, de souffrances, d’accomplissements, d’espoirs.

Et il y a toi, le médecin généraliste, qui doit trouver à chaque fois l’attitude juste, l’écoute et les explications qui conviennent, la bonne distance, qui doit arriver à discerner entre les mots, entre les signes, à réfléchir avec justesse, à guider, à gérer l’incertitude, avec bienveillance et empathie.

Sans jamais laisser grandir tes sentiments, sans jamais te laisser influencer par un quelconque jugement.

C’est pas toujours facile.

 

Illustration Paul Klee, Übermut, (Exubérance), 1939

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Deux ans à toute vapeur !

IMG_0466 Cette histoire commence un matin d’avril 2014. J’exerce alors la noble profession de Directeur de l’innovation produits au sein d’une société dont l’activité ne présente aucun rapport ni de près ni de loin avec la médecine. J’y suis arrivé après une longue aventure comme dirigeant d’entreprise, aventure qui s’est mal terminée, parlons d’autre chose. Ce jour là une goutte d’eau fait déborder un vase qui s’était insidieusement rempli depuis plusieurs mois et, en une heure de temps, continuer à travailler là devient impossible. La difficulté de changer et de trouver un nouveau job, à 56 ans, me semble tout à coupe bien moins grande que celle de rester, de poursuivre. Ce n’est pas réfléchi, c’est un constat.

Toute personne même assez qualifiée ayant cherché un emploi sur le tard en conviendra : il est indispensable de le trouver avant de quitter le précédent, dans la mesure où on a le choix bien sûr. C’est vrai plus jeune aussi. Débute alors l’exploration de ce que je pourrais faire. La revue des offres d’emploi est déprimante. Rien qui me fasse envie, sans même penser à l’intérêt que je pourrais moi-même susciter. Je me sens en dehors de ces histoires. Comme beaucoup d’autres à cet âge je pense à exercer comme consultant. J’ai sans aucun doute une expérience à apporter à des entreprises et je commence, tout en continuant à travailler, à élaborer des scénarios. Ma compagne me dit que je devrais reprendre la médecine – que j’ai abandonnée en 1986 pour travailler dans l’entreprise familiale. Cette idée saugrenue me glisse dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard. Je poursuis mes réflexions et commence à se faire jour un positionnement qui me semble assez séduisant : aider les PME à mettre en place un processus d’innovation. Je pense alors avoir suffisamment de connaissances en organisation, en management et en innovation pour devenir un interlocuteur intéressant. Ma compagne, imperturbable, me dit que je devrais reprendre la médecine et bien que saugrenue, je fini par accepter l’idée d’explorer aussi cette piste. Pour me remettre dans le bain je relis Patients si vous saviez qui me procure le même frisson de nostalgie que lors de ma première lecture à sa sortie, d’une traite, dans un train qui m’emmenait vers une nième réunion. Je m’achète également un ou deux bouquins de médecine pour mesurer l’écart qui existe entre mes souvenirs et la réalité, écart qui s’avère vertigineux.

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Je prends RV au conseil départemental de l’ordre des médecins pour connaître leur position par rapport à cette éventualité et l’on m’indique qu’il existerait un cycle destiné à remettre à jour les médecins ayant arrêté d’exercer mais sans me confirmer bien sûr que si jamais je réalisais ce cycle je pourrais alors m’inscrire au conseil de l’ordre, condition indispensable pour exercer la médecine dans ce pays. Ils ne manquent pas de me ressortir au passage qu’en 1986 Je n’avais pas payé ma cotisation. Faites-gaffe ils ont de la mémoire

Ces démarches et réflexions nous amènent courant mai 2014. J’entame alors un parcours un peu chaotique en vue de dégotter ce cycle de requalification – dont mon interlocuteur à l’ordre n’avait qu’une très vague connaissance – et le cas échéant de m’y inscrire. Sans trop y croire mais en me donnant du mal, je fini par déposer un dossier à l’Université de Paris 5 qui est la seule à proposer ce DIU de reconversion à la pratique de la médecine générale en région parisienne (c’est là que j’habite). Je mesurerai l’importance de mon désir de retourner dans cette voie sans m’en être aperçu plus tôt, le jour où, sans commentaire ni autre forme de procès, je recevrai une réponse négative à ma demande d’inscription. Malgré mon insistance je n’arriverai jamais à parler au responsable de ce DIU qui me fera dire par mail et par sa secrétaire de le recontacter dans un an car il compte peut-être mettre en place un cycle de 3 ans qui serait plus adapté à mon cas. Ce qui repousserait vers les 61 ans le début de ma carrière médicale et, bien que plutôt en forme, je trouve cela un peu tardif. Je ne citerai pas de noms.

Je me lance alors dans la recherche d’autres universités dispensant ce DIU et, aussi bien à Nantes qu’à Lyon, à Tours qu’à Rennes je découvre des gens charmants et bien intentionnés qui sont prêts à étudier mon dossier, acceptent de me parler au téléphone. Je revois Christian Lehmann, ancien camarade d’internat, dans son cabinet à Poissy pour qu’il me dise un peu comment ça marche, je commence à potasser.

IMG_0467Mi-juillet, alors que je mange un sandwich à midi au soleil au bord de la Saône – je travaille alors régulièrement dans une imprimerie du groupe qui m’emploie dans le coin et où j’ai installé mon unité de recherche de nouveaux produits – je reçois un mail du Département de Médecine Générale de Rennes : ils acceptent de me prendre dans leur DIU. Instant magique. Coup de fil à ma compagne. Alors c’est bien vrai, c’est possible. Nous n’y croyons pas encore. Mais quand même.

Les vacances d’été en Birmanie seront studieuses et à la rentrée, une fois en main l’autorisation officielle d’inscription au DIU, je négocie mon départ de l’entreprise. Fin octobre 2014 je la quitte pour me plonger entièrement dans la construction de cette nouvelle vie.

Le conseiller de Pôle Emploi trouve mon histoire intéressante et se démène pour que mon dossier avance bien. Courant novembre le principe du financement de ma formation est accepté et je peux m’inscrire officiellement à l’Université. Je commencerai le DIU le 1er décembre, soit 5 semaines après le départ de l’entreprise. Je serai rémunéré par Pôle Emploi pendant toute sa durée. Je ne pouvais pas imaginer mieux.

Le cerf

Je commence alors à m’attaquer à ce qui allait être le problème le plus complexe à résoudre : l’inscription au Conseil de l’Ordre. Le DIU comprend une première partie de stages chez le praticien (équivalents à des stages de niveau 1) puis une seconde partie de stages équivalents à des SASPAS (stage en autonomie avec supervision différée). Pour cette deuxième partie il est nécessaire d’être inscrit à l’Ordre des médecins. Mais pour l’Ordre, il n’est pas question de m’inscrire tant que je n’ai pas validé le diplôme. Les anglais appellent cela un catch 22, moi un merdier.

Je lance sur Twitter – que je commence à fréquenter – et par relations, divers appels qui aboutissent fin décembre 2014 à une lettre recommandée comminatoire du Conseil de l’Ordre de Paris refusant de m’inscrire ainsi que toute discussion supplémentaire.

Pendant ce temps là, j’ai passé quelques journées avec le Dr Bienveillant alias @LehmannDrC – mes premières journées en cabinet médical depuis 1986 – et j’ai démarré mon DIU à Rennes, ville que je découvre, accueillante, vivante, chaleureuse.

J’ai aussi poursuivi ma découverte de Twitter, monté un site personnel sur le modèle fourni par @L_Arnal, découvert le blog de Jean-Claude Grange (@docdu16), dont je ne saluerai jamais assez à quel point il m’a éclairé, celui de @Jaddo où j’ai pris des leçons de médecine générale que je n’aurai pas à la fac et aussi ceux de Sylvain Fèvre (@sylvainASK), @docteurmilie, @farfadoc, @Babeth_AS, ou @qffwffq pour n’en citer que quelques uns. Je me mets à écrire ces Chroniques, un moyen de creuser des sujets qui me tiennent à cœur ou que j’ai du mal à comprendre. Et de rendre la pareille : je suis tellement ébloui par l’apport de ces acteurs des réseaux sociaux que j’en deviens le promoteur, ce qui me conduira, sur la fin de mon cursus, à créer et donner un cours aux IMG de Rennes sur ce sujet avec deux médecins bretons qui ont depuis repris le flambeau.

Outre les stages qui composent la principale partie du DIU, je dois assister à un certain nombre d’heures de cours destinés aux Internes en Médecine Générale (IMG). Étant donné l’immensité de mes lacunes, je m’inscris à la quasi totalité d’entre-eux et me retrouverai ainsi, très régulièrement, au milieu d’une bandes de jeunes qui me regarderont de bout en bout comme un drôle d’oiseau. Et vice-versa. Je profiterai aussi des journées vides entre les cours et les stages pour glander découvrir les alentours de mon futur métier en passant une journée avec une infirmière, dans une pharmacie, chez une orthoptiste, chez un kinésithérapeute, chez une orthophoniste, chez une podologue. Ils sont tellement sympas à Rennes que personne ne refuse de m’accueillir.

klee24La principale difficulté est de trouver des maîtres de stage. A Rennes comme ailleurs, la pénurie de Maîtres de Stages Universitaires (MSU) est grande, la demande plus forte que l’offre. Mes dates se planifient quasi au jour le jour. Pendant les congés de Noël 2014, pour la première fois depuis des temps immémoriaux, mon agenda de l’année suivante est vierge. Tout est à construire. Didier Myhié, Christelle Certain, Alain Couatermanac’h et Bernard Brau me dégageront des jours et des demi-jours en faisant des efforts et m’offrant une formation que je ne suis pas près d’oublier. J’aurai quelques jours moins heureux chez le Dr F de sinistre mémoire.

Début 2015, un ex Président Départemental de l’Ordre des Médecins que j’avais sollicité par relations me donne la clé : si Paris ne veut pas m’inscrire je devrais essayer en province où les règles seront les mêmes mais la discussion plus facile. J’approche du moment où cette inscription va être indispensable pour le bon déroulé du cursus et je contacte l’Ordre des Médecins d’Ille-et-Vilaine. Comme j’ai une adresse en ville pour cette année, ça peut le faire. Là je suis reçu par des gens ouverts, souhaitant que j’y arrive, cherchant la bonne méthode, me posant mille questions. Je passe en commission. L’un des médecins chez qui je suis en stage en fait partie. Je ne suis plus un numéro mais quelqu’un que l’on connaît. Fin avril 2015, un mois avant de commencer mon stage type SASPAS, je reçois la confirmation de mon inscription à l’Ordre comme médecin n’exerçant pas. Une grosse étape est franchie. Reste à trouver des terrains de stage.

Parce qu’à Rennes ça coince. Pas le moindre MSU pour confier sa patientèle, même sous supervision différée, à un débutant de 57 ans. Enfin c’est ce que je me dis, la réalité étant sans doute qu’il n’y a pas de place disponible. Le responsable de la coordination du DMG me propose 18 jours en été chez lui. Cette année il ne peut pas quitter Rennes et il va pouvoir me suivre. Il reconnaît qu’il ne trouve pas d’autre terrain et me dit que je devrais chercher sur Paris parce que si je dois m’y installer autant que je commence à y travailler. Pas con mais je n’ai aucune relation médicale à Paris et 42 jours de stage à dégotter avant la fin de l’année !

Mais j’ai Twitter. Je contacte en direct les twittos avec lesquels je suis en relation et qui me semblent être à Paris ou proche banlieue. Je manque à un cheveu de faire affaire avec @docteurmillie qui me propose des samedi matin. Mais c’est Philippe Grunberg (@PhilippeGrunber) qui m’ouvre la première vraie voie : il me propose les lundi après-midi. Banco je prends. Ça se transformera en lundi entiers avec le matin en observation aux consultations du CSAPA puis à l’automne en plusieurs demi-journées par semaine, un de ses remplaçants habituel étant tombé malade.  S’y ajoutera la découverte d’un type adorable qui aura été mon meilleur maître de stage.

Entre-temps, à la suite d’une simple lettre de ma part produisant la validation de la première partie de mon DIU, L’Ordre des Médecins du 35 fait évoluer mon statut de médecin n’exerçant vers celui de médecin remplaçant ce qui me permet d’enchaîner sans soucis. Je les aime.

Dès le printemps 2015, j’ai commencé à tâter le terrain pour mon installation que je comptais bien réaliser le plus tôt possible en 2016. Ainsi la FEMASIF relaie-t-elle un courrier de ma part auprès des MSP en projet en IDF. J’aurai un seul retour, celui d’Alain Mercier qui ne débouchera pas sur une participation à sa MSP mais me permettra de trouver le nombre de jours de stage qui me manquaient.

En même temps je vois passer un tweet de @docteurgece racontant qu’elle va s’installer en MSP à Paris. Je la contacte et trois mois plus tard en septembre nous arrivons à trouver une date pour boire un café. Son projet est au complet mais elle me recommande de contacter Hector Falcoff, personnage incontournable du paysage médical du 13ème qui travaille à un autre projet. Sa MSP doit ouvrir en avril-mai 2016. Le timing est parfait. Le projet intéressant. Je commence à le regarder. Nous sommes en septembre, je vais finir mon DIU et arriver en fin de droits Pôle emploi fin octobre, j’ai besoin de travailler. Hector m’indique qu’une consœur cherche un remplaçant rue Clisson. Elle travaille désormais à temps partiel et se fait remplacer plusieurs demi-journées par semaine de manière très régulière. Sa remplaçante actuelle doit accoucher et ne souhaite pas revenir ensuite, celle qui doit lui succéder n’est pas disponible avant mi-janvier. Je signe pour deux mois avec démarrage prévu le 16 novembre, le lendemain de ma soutenance de mémoire (ça parle de la prise de décision partagée et je l’ai résumé ici alors je ne vais pas m’étendre) qui clôt le DIU.

Ma vie d’étudiant se termine. Ce fut une bien belle année. Je souhaite à tout le monde d’avoir de si belles occasions.

Peu avant Noël Marion Marçais, ma remplacée, m’apprend que la remplaçante prévue mi-janvier ne va pas venir. Elle s’installe quelque part. Comme entre temps je n’ai pas trouvé ce qui s’appelle la queue d’un remplacement pour la suite (1 jour ici ou là disons) et que je commence à penser que m’installer dans ce cabinet (où il y a une salle de consultation vide) serait une option intéressante, je prends sans hésiter. Nous signons pour 3 mois de plus, jusqu’à mi-avril 2016. Début janvier 2016 nous concluons les termes d’une future collaboration et je renonce au projet de MSP sans aucun regret. J’y avais cru un moment mais la somme de contraintes et les délai du projet s’avéraient bien moins attractifs (sans compter les coûts fixe plus élevés, ne perdons pas le nord). La suite est assez simple : démarches administratives, plans sur la comète, travaux de rafraîchissement, mise en réseau de l’informatique, commande de matériel. Et enfin, cette semaine, deux ans pile après avoir décidé de changer de vie sans savoir encore laquelle j’allais mener, je pose ma plaque. Ravi.

Illustrations : Paul Klee

Le Dr Bienveillant existe, je l’ai rencontré

Entre la fin de mon emploi salarié et le début du DIU, je disposais de quelques semaines de libres. Cela faisait des mois que j’avais démarré les lectures de remise à niveau mais la solitude et la virtualité de ce travail purement abstrait commençaient à me peser.

Un besoin irrésistible de me frotter au concret eu raison de ma timidité et, quelques coups de fil plus tard, je me retrouvai propulsé stagiaire du Dr Bienveillant : une affiche en salle d’attente, une blouse blanche pour me donner un statut (même si je ne suis pas trop déglingué, un médecin stagiaire de 56 ans ça peut surprendre), un siège élimé calé entre l’armoire et la porte d’entrée, un iPad sur les genoux, c’était parti. Au programme de ce stage sauvage : observation et discussions hors CS.

Lui 30 ans qu’il exerce, moi 30 ans que j’ai fait autre chose, lui accueillant un stagiaire pour la première fois, moi n’ayant jamais aimé les professeurs, lui ayant fait le tour de la médecine mais pas des gens, moi ayant fait le tour ni de l’un ni de l’autre, cela risquait d’être intéressant.

Et je dois dire que je n’ai pas été déçu. Je n’imaginais pas que le Dr B. puisse être un mauvais médecin, je ne savais pas que j’allais trouver un praticien aussi accompli, encore moins que j’allais en comprendre autant sur la relation médecin patient et sur son rôle central dans la pratique de la médecine générale.

L’inscription dans le temps

Avec un patient déjà connu, chacune de ses consultations commence de la même manière : par un rappel de la précédente, de ce qui s’y est décidé, pourquoi, un point sur comment les choses ont évolué, ce qui devait être fait, sur le suivi du traitement et souvent par un bref échange à propos de la femme, du père ou la fille qu’on a vu récemment. Ce n’est qu’à partir de là qu’on entre dans le motif de consultation du jour. La fin de consultation fixant les prochains jalons – examen complémentaire ou consultation spécialisée, prochain RV fixe ou conditionnel.

J’ai cru au début que le point chronologique à haute voie m’était destiné, mais non. C’est une pratique systématique du Dr B. Clairement elle le met en phase avec son patient – on a quasi l’impression de les voir entrain de se synchroniser – et lui montre (au patient) que l’intérêt se porte au-delà de la consultation du jour. Elle manifeste une attention patente pour la personne et son contexte, son histoire et pas seulement pour le motif du jour ou la pathologie. Elle inscrit la relation avec ses patients dans le temps et la consultation du jour comme un épisode d’une histoire. Et ce n’est que dans le cadre de cette histoire que l’épisode trouve son sens.

Nous avons beaucoup échangé sur cette notion de l’inscription de son travail dans la durée, essentielle dans la pratique du Dr B. Je l’ai comparée à la sensation que j’ai souvent eue en voyage, quand la vision d’une ville, d’un pays, d’une culture se construit par touches successives qui s’additionnent, jour après jour, sans qu’aucune de ces touches ne se suffise, sans que la somme en fasse un tableau achevé.

J’ai eu l’impression, en découvrant la bienveillance avec laquelle le Dr B. accueillait chacun.e de ses patients.es que c’est cela qui le motivait encore, au-delà des actes médicaux proprement dits : ajouter une touche, une page à leur histoire et avec beaucoup de pudeur, y participer un peu, les aider à la poursuivre. J’ai pu observer, comprendre, ressentir que sans cet intérêt bienveillant pour ses visiteurs il y a bien longtemps que son intérêt pour la pratique se serait émoussé. J’ai pu percevoir et comprendre que c’est bien là que se situe l’essence du métier de médecin généraliste.

Jamais la routine ne l’emporte sur la vigilance

On pourrait imaginer, à la visite mensuelle, bimestrielle ou trimestrielle pour des renouvellements de traitement de patients suivis depuis très longtemps qu’une routine s’installe et fasse le job. Il y en a bien un peu de la routine, mais de manière assez impressionnante, la vigilance est là, à chaque fois éveillée avec une obsession : ne pas rater un signe nouveau ou significatif au milieu de consultations qui parfois peuvent paraître monotones. Tiens Monsieur Hypertendu que j’ausculte aujourd’hui a un souffle carotidien qu’il n’avait pas la dernière fois, tiens Monsieur Diabétype2 a un petit trouble de repolarisation sur son ECG, on va faire une scintigraphie (et découvrir une ischémie silencieuse), tiens Jeune tousseur fiévreux siffle un peu, on va programmer à froid un bilan asthmatique. Rien d’extraordinaire mais juste une vigilance qui non seulement ne s’émousse pas mais qui, consciemment entretenue, participe à la confiance accordée par les patients, finit par détecter un certain nombre de problèmes et manifeste une attention sincère envers ses visiteurs.

Une attention bienveillante

A aucun moment je n’ai entendu le Dr B. dire du mal ou se plaindre de ses patients. Au moment ou je finis d’écrire ce billet, un médecin bien connu des réseaux sociaux tente de lancer le hashtag #PayeTonCabinet, version symétrique du fameux récent #PayeTonUterus. C’est amusant parce que je suis justement choqué par nombre de tweets de médecins qui se plaignent de leurs patients et que le lancement de ce hashtag en est une véritable caricature. Je peux bien comprendre que les gens soient pénibles parfois. Être ferme et ne pas accéder à certaines de leurs demandes n’empêche pas de les considérer avec bienveillance. Je me trompe peut-être mais je serais très surpris de voir le Dr B. participer à cette mauvaise plaisanterie.

Cette attention aux patients, à la relation qui se développe avec eux et de l’importance de la qualité de cette relation n’est pas le fruit du hasard. Elle est consciente, construite. J’ai été frappé par la jeune Carla, 20 ans, présentant un syndrome post traumatique non résolu et dont le besoin de pouvoir faire confiance à son médecin semble aussi important que sa vigilance vis à vis de celui qui ne l’écoute pas. Avant le RV, le Dr B. me raconte son histoire et me dit que ce dont elle a besoin avant tout c’est qu’on la prenne au sérieux. Elle a un “colon fonctionnel”, des crises de panique (notamment au moment des examens à la fac), ce genre de choses. Pendant tout l’entretien l’écoute (des deux côtés) est intense, les échanges denses. On sent effectivement quelqu’un de fragile, un peu électrique. Quand vient le moment de faire le point sur son RV chez le psy conseillé, réponse : “il a rigolé quand je lui ai dit ce que j’avais, je suis pas prête d’y retourner”. Bingo. Le respect bienveillant est manifestement plus efficace et il a fallu toute l’expérience du docteur B pour la convaincre d’y retourner à nouveau avec une lettre reprécisant le contexte.

Le tutoiement pour la confiance

Le Dr B. tutoie presque tous ses patients et les appelle par leur prénom (il ne tutoie pas les nouveaux la première fois. Je ne sais pas à quel moment cela bascule..). Sont-ce ses origines anglo-saxonnes qui rendent le tutoiement peu distinct du vouvoiement ? C’est ce qu’il prétexte. Je n’en suis pas si sûr. Passée ma première surprise de voir Marcel et Nina, 88 et 91 ans, tutoyés aussi naturellement que les jeunes mamans qu’il a connues petites, il m’est devenu évident que cette manière de s’adresser aux gens jouait un rôle important dans la relation qui se développait.

Au-delà de la qualité des décisions médicales – et nous avons affaire à un expert – ce tutoiement participe je trouve à la construction de la relation de confiance. Je perçois le message transmis comme ceci :  “en te tutoyant je me rapproche de toi et je te propose qu’on se rapproche. J’entre un peu dans ton histoire et elle devient un peu la mienne. Je ne serai pas invasif mais si tu m’en donnes la permission, je serai là et je pourrai mieux t’aider. Je ne pourrai pas me défausser si je te tutoie car même si je ne deviens pas ton ami, par cette proximité avec toi, je me mouillerai.”

J’ai tendance à penser que ce tutoiement de rigueur outre la confiance renforce l’autorité : “attention, il faut que tu m’écoutes. Si je te dis qu’il faut faire ce doppler carotidien ce n’est pas pour faire quelque chose ou pour meubler la conversation, c’est parce que je pense qu’il le faut, pour te protéger. Je ne te parle pas du haut de mon savoir mais de la proximité de l’intérêt que je te porte à toi en tant que personne.“

Rien de paternaliste là-dedans, bien au contraire. D’ailleurs un certain nombre de patients le tutoient également et l’appellent par son prénom.

Protéger.

Un mot revenu souvent dans les consultations : “je dois te protéger, il faut qu’on protège ton coeur, tes artères”… Ne signifie t-il pas tout simplement, comme le tutoiement : “je tiens à toi”.

Je n’ai bien entendu pas appris que cela dans ces quelques journées où j’ai eu le privilège de partager la vie en consultation du Dr B. Beaucoup de “vraie” médecine aussi mais ça n’est pas le sujet. J’ai beaucoup apprécié de voir défiler tous ces gens qui venaient partager un moment de leur vie, en confiance, sachant être écouté, sachant se livrer avec leurs mots, leur gestes, leurs attentes, leurs histoires toutes différentes. J’ai compris que j’allais bientôt exercer un métier humainement passionnant. J’ai eu confirmation que l’attitude bienveillante qui me semblait une nécessité de ce métier était la bonne, la seule possible. J’en ai rencontré un modèle.

Merci Dr B.